Celtic Brass Coins : les analyses élémentaires des monnaies gauloises en laiton

Les Celtes commencent à frapper monnaie dès le IIIᵉ siècle avant notre ère, d’abord en or, puis en argent et en bronze. Au cours du Ier siècle avant notre ère, certaines autorités émettrices introduisent encore un nouvel alliage monétaire : le laiton1. Le projet Celtic Brass Coins se propose d’étudier cette innovation à l’échelle de la Gaule afin d’en comprendre les modalités d’adoption, les choix techniques qui l’accompagnent ainsi que ses implications économiques et politiques dans le contexte de la fin de l’âge du Fer. En s’appuyant sur l’analyse de plus de 4 000 monnaies – principalement des collections de la BnF – et 2 000 objets, il vise également à mieux appréhender le rôle des autorités émettrices et des réseaux d’échanges dans la diffusion de cet alliage.

Le laiton : définition et diffusion

Cet alliage de cuivre et de zinc, dont la couleur est très proche de celle de l’or, est alors peu employé dans la partie occidentale de la Méditerranée pour frapper monnaie. Considéré par Pline l’Ancien comme « un minerai de qualité supérieure […] le meilleur et le plus recherché », on doit la première trace écrite de sa fabrication à l’historien grec Théopompe au IVe siècle avant notre ère.

L’usage du laiton dans les sociétés anciennes constitue une innovation technologique : cet alliage est produit par cémentation, en faisant chauffer du cuivre avec des minerais de zinc sous atmosphère réductrice. Ce procédé s’apparente alors bien plus à une coloration du cuivre – qui passe du rouge au doré – qu’à la confection d’un alliage où plusieurs métaux sont fondus ensemble. D’abord attesté pour la fabrication de la parure dès le IIImillénaire au Proche-Orient notamment, ce n’est qu’à partir du Ier siècle avant notre ère que le laiton est utilisé pour la production monétaire : dès le début du Ier siècle en Asie Mineure, puis vers 50 pour un usage plus large en particulier dans les provinces romaines d’Asie. À Rome, si quelques émissions sporadiques de monnaies en laiton contemporaines de Jules César sont recensées, c’est la réforme augustéenne en 23 avant notre ère qui généralise l’emploi de cet alliage dans le système monétaire.

Figure 1 – monnaie VERCA (BnF, MMA, BN 3941), série en laiton attribuée aux Arvernes (diamètre 15 mm).

La Gaule, Rome et le laiton

La date d’introduction du laiton dans le monde celtique et les modalités de son adoption au sein des systèmes monétaires celtiques sont plus incertaines, aucune étude d’envergure n’ayant été jusqu’à présent menée. Si l’historiographie considère volontiers que les Celtes auraient simplement repris les savoir-faire et pratiques monétaires romains, de premiers travaux menés à l’IRAMAT ces dernières années laissent penser que les choses sont un peu plus complexes2.

Par ailleurs, la distinction entre une monnaie de bronze (alliage cuivre-étain) et une monnaie de laiton (alliage cuivre-zinc) n’est pas possible plus de 2000 ans après leur fabrication, sans la mise en œuvre d’analyses élémentaires adaptées, du fait de la couche de corrosion. Par conséquent, seule une démarche interdisciplinaire qui croise les données physico-chimiques aux données numismatiques et archéologiques peut permettre d’évaluer l’étendue de la production monétaire en laiton qui s’inscrit, au moins en partie, dans une période de changements politiques au cours du Ier siècle avant notre ère en lien avec Rome. L’introduction du laiton dans les économies monétaires celtiques renvoie en outre à des choix techniques et peut-être également à des usages spécifiques au sein de la société celtique. Les recherches menées à l’IRAMAT ont apporté des résultats significatifs pour quelques régions d’émission invitant à rouvrir le dossier.

Substitut bon marché de l’or frappé par les Celtes, comme le suggèrent certaines monnaies émises lors de la guerre des Gaules, voire plus tôt encore ? Témoin d’une réforme monétaire locale avant son adoption massive par Auguste ? Comment ces nouvelles émissions en laiton s’insèrent-elles dans les systèmes monétaires celtiques, notamment par rapport aux monnaies d’or dont elles reprennent parfois, outre la couleur, certaines caractéristiques iconographiques ? Quels sont les usages des monnaies frappées dans ce nouvel alliage pour lequel les artisans développent des compétences complexes ? Le laiton irrigue-t-il l’ensemble des systèmes monétaires celtiques ou est-il limité à quelques régions seulement ?

Un projet scientifique interdisciplinaire en partenariat avec la BnF

Pour répondre à ces questions, l’Institut de Recherche sur les ArchéoMATériaux (IRAMAT UMR 7065 CNRS/Université d’Orléans) a développé le projet Celtic Brass Coins, financé par l’Agence Nationale de la Recherche (coord. S. Nieto-Pelletier, 2023-2028). Il repose sur un consortium de six institutions aux compétences archéométriques, numismatiques et archéologiques complémentaires : le département des Monnaies, médailles et antiques de la BnF en la personne de Vincent Drost, le Centre archéologique européen de Bibracte, le Centre de recherches archéologiques et historiques anciennes et médiévales (Caen), le Musée d’archéologie nationale et la Maison des sciences sociales et des Humanités Val-de-Loire.

Le projet allie analyses élémentaires, études numismatiques et archéologiques, afin de livrer un panorama des régions adoptant le laiton et d’essayer de préciser la chronologie des émissions produites dans ce nouvel alliage. Si les deux plus grandes collections nationales de monnaies celtiques sont sollicitées, la richesse et la diversité du médaillier de la BnF qui couvre l’ensemble de l’Europe celtique, constitue un cadre d’analyse idéal pour l’identification des monnaies celtiques en laiton.

Identifier les monnaies celtiques en laiton

Figure 2 : Monnaie en laiton au nom de Vercingétorix, 52 av. notre ère. Musée d’archéologie nationale, n° 285 © MAN.

L’analyse d’objets du patrimoine doit, pour des considérations de préservation des collections publiques, être non-destructive. Or les objets anciens en alliages cuivreux présentent bien souvent en surface une couche de corrosion d’épaisseur variable et dont la composition diffère fortement de la partie interne. Pour analyser le métal monétaire sous la couche de corrosion, sans créer de dommage, l’IRAMAT, en collaboration avec le cyclotron du CNRS (CEMHTI), a développé dans les années 1980 la méthode d’analyse par activation aux neutrons rapides de cyclotron (ANRC), non-destructive et unique au monde. Elle a été appliquée à des milliers de monnaies jusqu’à la fermeture de cet accélérateur de particules en janvier 2023. La méthode de spectrométrie de fluorescence X portable (pXRF) est une autre approche. Très répandue, moins onéreuse, plus rapide et plus facile à mettre en œuvre, elle préserve également l’objet analysé. Moins performante, puisque la couche superficielle de corrosion contribue aux résultats obtenus3, la pXRF permet toutefois le plus souvent d’identifier le type d’alliage et notamment de distinguer les laitons des bronzes. C’est cette méthode qui est employée à grande échelle pour le projet Celtic Brass Coins, au sein même des collections muséales et archéologiques. Des analyses complémentaires sont réalisées par LA-ICP-MS (spectrométrie de masse par ablation laser). Cette méthode, plus invasive (micro-prélèvements invisibles à l’œil nu), est particulièrement adaptée aux alliages cuivreux. Lorsque la patine n’est pas trop épaisse, elle permet de limiter l’impact de la corrosion de surface et de déterminer quantitativement la composition des monnaies. L’ANR Celtic Brass Coins est le premier projet de recherche d’ampleur pour lequel la méthode LA-ICP-MS est mise en œuvre afin d’analyser des monnaies en alliages cuivreux.

Des analyses in situ à la BnF

L’une des spécificités du projet Celtic Brass Coins est l’analyse in situ, c’est-à-dire sur les lieux de conservation, d’un vaste corpus de plus de 5000 monnaies4, au moyen de la méthode pXRF, de façon à discriminer les laitons des autres alliages. Les analyses se déroulent dans une enceinte fermée pour supprimer tout risque d’exposition des utilisateurs aux rayonnements X (figure 3). Chacune des deux faces de la monnaie est irradiée par un faisceau de rayons X pendant 40 secondes et la composition est automatiquement calculée à partir du rayonnement de fluorescence X émis par la surface.

Figure 3 – À gauche, monnaie gauloise (à la légende VERCA, BnF, MMA, BN 3941) mise en place sur la fenêtre de mesure de l’analyseur ; à droite analyseur de pXRF clipsé à sa station de travail blindée.

Si les pièces au nom de Vercingétorix (figure 2), découvertes sur l’oppidum d’Alésia, restent les exemplaires les plus emblématiques du corpus étudié pour le projet5, les analyses menées à la BnF ont néanmoins mené à plusieurs découvertes : certaines séries monétaires du centre, de l’est et du nord de la Gaule, jusqu’alors considérées comme des bronzes, sont en fait en laiton (exemples en figure 4 et 5). Contrairement aux monnaies attribuées au célèbre chef arverne, la majorité de ces émissions ne semblent pas, au regard de la documentation actuellement disponible, s’inspirer de modèles en or. Les motivations ayant présidé à leur production pourraient donc différer de celles des exemplaires imitant ou reprenant des séries frappées en métaux précieux.

Figure 4 – monnaie MAGVRIX (BnF, MMA, BN 6399), série en laiton d’attribution incertaine (Centre-Est ? diamètre 13 mm)
Figure 5 – monnaie TOGIRIX (BnF, MMA, BN 5594), série en laiton attribuée aux Séquanes (diamètre 14 mm).

Les produits employés pour restaurer les monnaies ont-ils un impact sur les analyses de surface par pXRF ?

En parallèle des analyses, une courte étude sur l’impact de produits de conservation sur les analyses de surface a été menée avec l’aide d’Aude Lafitte, restauratrice à la BnF. Les tests ont porté sur le paraloid B72, une résine acrylique synthétique fréquemment utilisée sous forme de vernis pour conserver des monnaies en alliages cuivreux. Cinq monnaies de la série dite de Vichy (type BN 4056) des collections de la BnF, sur lesquelles l’ANRC avait été pratiquée quelques années plus tôt, ont été analysées une première fois par pXRF, avant d’être recouvertes d’un mélange d’acétone (40 %) et de paraloid (60 %) au droit, puis analysées à nouveau. Aucune différence de composition n’a été observée ; ce produit de conservation n’a donc pas d’incidence sur les données obtenues par pXRF, résultat attendu mais désormais confirmé.

Les monnaies ont été manipulées avec des gants en nitrile, pour ne pas risquer d’altérer leur surface.

L’analyse des alliages cuivreux en laboratoire par LA-ICP-MS

Dans le cadre de la convention de recherche liant le laboratoire IRAMAT Centre Ernest-Babelon au département des Monnaies, médailles et antiques, une partie des monnaies a ensuite été transférée au laboratoire pour y être soumise à des analyses complémentaires par LA-ICP-MS (figure 6). L’enjeu était de tester la pertinence de cette méthode pour détecter les monnaies celtiques en laiton et de compléter les résultats obtenus au moyen des autres méthodes employées (pXRF, voire ANRC)6. Plusieurs micro-ablations (2 ou 3) de l’ordre de 100 micromètres de diamètre ont été effectuées sur chaque monnaie à l’aide d’un laser, la matière prélevée a été analysée et la concentration des éléments recherchés a été calculée7.

Figure 6 – cellule d’analyse par LA-ICP-MS de monnaies conservées à la BnF.

Les premiers résultats obtenus par LA-ICP-MS confortent l’identification préalable des alliages de laiton par pXRF tout en démontrant également des écarts importants de composition entre une analyse de surface (pXRF) et en profondeur (LA-ICP-MS) pour les éléments majeurs et mineurs de l’alliage (zinc, cuivre, étain, plomb et fer). Pour les exemplaires en laiton contenant peu ou pas de plomb, ces résultats mettent en évidence qu’une analyse fondée sur des micro-prélèvements (LA-ICP-MS) se révèle souvent tout aussi efficace qu’une analyse globale de la monnaie (ANRC).

Valoriser la collection des laitons monnayés celtiques de la BnF

Le projet Celtic Brass Coins permet la valorisation de la collection des monnaies en alliages cuivreux de la BnF, qui se concrétise également par la reprise et l’enrichissement des notices des monnaies celtiques dans le Catalogue général. Actuellement, ces dernières sont peu renseignées, notamment en ce qui concerne la description des types monétaires, la mention des autorités émettrices, ou encore du lieu de découverte, lorsqu’il est connu (figure 7). Le type d’alliage cuivreux employé pour la fabrication monétaire est également mentionné dans chaque notice, ce qui offrira à terme au lecteur un panorama plus complet des systèmes monétaires celtiques à partir de la collection de la BnF. Tous ces éléments seront progressivement complétés et permettront d’enrichir considérablement le catalogue en ligne, de faciliter les liens avec d’autres ressources en ligne.

Figure 7 – Exemple de lieu de découverte, non mentionné sur la notice, de la monnaie en laiton SEX T. F. POM BnF 4358 (Registre A. Dons (1838-1860), p. 171).

Quelques remarques conclusives

Les analyses menées à la BnF dans le cadre du projet Celtic Brass Coins ont ainsi permis d’identifier 12 nouvelles séries en laiton. En l’état actuel de la documentation, le laiton semble répandu dans plusieurs régions de Gaule. La recherche se poursuit pour traiter ces données et compléter le projet avec des données comparatives issues d’objets en laiton découverts en contexte archéologique. L’étude d’objets provenant de contextes bien datés devrait permettre en effet de préciser la chronologie de l’utilisation du laiton. Les compositions métalliques des objets et des monnaies seront comparées et nourriront la réflexion sur la question des stocks métalliques employés au sein des ateliers.

Camille BOSSAVIT, Sylvia NIETO-PELLETIER et Maryse BLET-LEMARQUAND

Remerciements

Les auteurs de l’article remercient Mme Cécile Colonna, directrice du département des Monnaies, médailles et antiques, M. Vincent Drost, conservateur en charge des médailliers celtique et romain ainsi que Mme A. Lafitte, pour leur aide et l’accès aux collections.

Bibliographie

Pour aller plus loin : les monnaies celtiques à la BnF

Le projet Celtic Brass Coins

Collections en ligne

Cours publics de la BnF (visibles en ligne sur Youtube)

Billets de blog

Publications et catalogues des collections récents

  1. Les éléments introductifs de cet article sont en partie repris d’une publication récente à ce sujet : Nieto-Pelletier et al. 2024, p. 12-13. []
  2. Sarthre 2002, Nieto-Pelletier 2017. []
  3. L’épaisseur analysée par pXRF n’excède pas 0,1 mm de profondeur dans le cas du cuivre et de ses alliages. []
  4. Ce nombre comprend les exemplaires analysés de la BnF, du MAN, de Bibracte, ainsi que de plusieurs collections publiques du nord-ouest de la France. []
  5. Les analyses réalisées à l’IRAMAT lors de précédentes recherches ont montré que les monnaies au nom du célèbre chef arverne étaient habituellement frappées à partir d’un alliage contenant environ 50 % d’or, 30 % d’argent et 20 % de cuivre. Les deux exemplaires en laiton d’Alésia, qui ont une iconographie semblable à celle des monnaies d’or, pourraient alors témoigner d’une pénurie de métal précieux lors de cet épisode de la guerre des Gaules : Nieto-Pelletier 2012. []
  6. Les premiers résultats de cette intercomparaison sur la série des GERMANVS INDVTILLI F ont été présentés par R. Schwab lors de la conférence Archaeometallurgy in Europe de Falun (Suède, juin 2024), puis lors du XXVe colloque du GMPCA (Rouen, avril 2025) avec une application à d’autres séries en laiton. []
  7. Voir Olivier et alii, 2022. []
Camille Bossavit
Camille Bossavit
Sylvia Nieto-Pelletier
Sylvia Nieto-Pelletier
Maryse Blet-Lemarquand
Maryse Blet-Lemarquand

OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Camille Bossavit, Sylvia Nieto-Pelletier, Maryse Blet-Lemarquand (25 juin 2026). Celtic Brass Coins : les analyses élémentaires des monnaies gauloises en laiton. L’Antiquité à la BnF. Consulté le 17 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16gsu


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