Dans la série “Pressé d’Antique”, retrouvez les bons mots, anecdotes insolites et dessins humoristiques où les découvertes, savants et idées reçues sont moqués dans une presse déchaînée… L’Antiquité à la BnF retranscrit pour vous les pépites numérisées sur Gallica & Retronews.
« Un numismate », par George de Céli, récit publié dans La Gazette de France du mercredi 26 juillet 1911.

Les frontières de la renommée
Henri de Régnier (1864-1936) est un écrivain français, surtout poète, proche du symbolisme et du Parnasse, élu à l’Académie française le 9 février 1911. Issu d’une ancienne famille normande, il assiste tout naturellement aux commémorations, organisées du 3 au 11 juin 1911, pour célébrer le millénaire de la fondation du duché de Normandie, en 911, par le traité de Saint-Clair-sur-Epte conclu entre Charles le Simple et Rollon.
Fraîchement élu académicien, à l’apogée de sa notoriété, le poète est à cette occasion l’invité d’honneur d’un banquet donné par sa ville natale, Honfleur, où il prononce un discours, auquel le maire de la cité doit répondre par une allocution en l’honneur de son prestigieux invité. Or voilà : la célébrité de l’académicien semble ne pas avoir atteint l’estuaire de la Seine, et le maire doit demander à l’un de ses conseillers de se renseigner sur l’œuvre de Régnier à la bibliothèque municipale.

L’éloge d’un numismate malgré lui
On suit alors la pénible quête du conseiller dans les rayonnages de la bibliothèque, qui évite brillament le piège de l’homonymie en écartant les œuvres de Mathurin Régnier, auteur des Satyres, poèmes satiriques publiés au tout début du XVIIe siècle. Il trouve finalement le bon Régnier et son recueil de poèmes intitulé Les Médailles d’argile, qu’il publia quelques années auparavant, en 1900.

Malheureusement, le zèle du dévoué conseiller s’est arrêté au titre de l’ouvrage. Il aurait découvert, en le feuilletant, qu’il s’agissait de poèmes parnassiens. L’œuvre est d’ailleurs directement inspirée des poèmes de José-Maria de Heredia (1842-1905), qui était aussi le beau-père de Régnier. Les monnaies anciennes ont été perçues par Heredia comme de véritables sources d’inspiration pour faire revivre, dans ses sonnets, des figures et des civilisations antiques disparues. Dans « Médaille antique », publié en 1888 dans la Revue des Deux Mondes, puis repris en 1893 dans Les Trophées, il oppose la disparition du monde antique à la permanence de la pièce de monnaie, qui « garde […] aux médailles d’argent, l’immortelle beauté des vierges de Sicile ».

Or non : Les Médailles d’argile de Régnier ont emmené le conseiller municipal d’Honfleur dans une tout autre voie, celle, plus aride, de la recherche consacrée aux monnaies anciennes : la numismatique. Dans son discours le maire en vante donc la richesse pour éclairer l’histoire, pour affiner des chronologies ou encore pour faire connaître des représentations d’œuvres antiques disparues. À présent reconnu – à sa grande surprise – comme un grand spécialiste des monnaies anciennes (d’argile !), Henri de Régnier se voit, dans le discours de l’édile honfleurais, propulsé dans un fabuleux panthéon des numismates, aux côtés de Jean Foy-Vaillant (1632-1706), Théodore-Edme Mionnet (1770-1842), Félicien de Saulcy (1807-1880), Honoré d’Albert de Luynes (1802-1867) et Charles-Victor Langlois (1829-1869) – peut-être simplement ceux dont les ouvrages se trouvaient aussi sur les rayonnages de la bibliothèque municipale.
George de Céli s’interroge sur l’authenticité d’une telle anecdote. Si elle est plausible, elle n’en constitue pas moins une pique savoureuse, mais convenue : celle qui oppose la célébrité parisienne, “de salon”, d’un poète, académicien de surcroît, au désintérêt supposé de ses compatriotes, jusque dans sa ville natale.
Du moins, la ville de Honfleur aura finalement rendu hommage à Henri de Régnier en baptisant l’une de ses rues de son nom, sans toutefois préciser sur les plaques qu’il fut poète – ni même numismate.
Julien OLIVIER

UN NUMISMATE
Il est arrivé, parait il, une assez piquante chose lors du banquet donné à Honfleur pour le Millénaire normand et auquel assis
tait M. Henri de Régnier.
L’édile chargé de répondre au poète n’avait lu aucune de ses œuvres. Cela peut arriver aux plus honnêtes gens. Il ne savait rien de lui. A part qu’il s’appelle?. . ah !… Régnier.
Et qu’il est mince et long comme un fil d’araignée…
(La richesse de la rime excuse à peine cette comparaison).
Et donc notre conseiller municipal alla se documenter à la bibliothèque de la ville, où il pensait bien trouver quelque volume de
ce Parisien. Il lut, en effet, guidé par le bibliothécaire :
— Régnier. Satires… Non, ce n’est pas cela, il est mort en 1613. — Régnier (Henri de), Les Médailles d’argile .. Ah très bien… parfaitement… C’est un numismate ..
Et quel ne fut pas l’étonnement du poète de s’entendre saluer en ces termes éloquents :
« A cette fête qui rappelle de si grands souvenirs historiques, il convenait, Monsieur, que la numismatique fût représentée, et elle ne pouvait être plus dignement que par vous. La numismatique, qui a réalisé de nos jours de si admirables progrès par la coopération puissante des connaissances épigraphiques, vient, avec ses belles
médailles, éclaircir les obscurités de l’histoire, dissiper les ombres de la légende, établir une date, confirmer ou rejeter un fait. Et, précieuse pour la science, elle ne l’est pas moins au point de vue de l’art. Œuvres parfaites elles-mêmes, les médailles antiques nous font connaître des chefs-d’œuvre perdus : le Jupiter d’Ithome, d’Agélados ; les deux Minerve athéniennes, de Phidias ; la Vénus de Cnide, l’Hercule de Lysippe et tant d’autres… Mais vous, Monsieur, après les Vaillant, les Mionnet, les Saulcy, les Luynes, les Langlois, vous avez fixé votre effort sur la catégorie si peu nombreuse et si délicate des médailles d’argile. . »
Le monocle en tomba de l’œil stupéfait d’Henri de Régnier. Mais cette excellente anecdote est-elle exacte ? J’ai peine à le croire, malgré l’allusion qu’y fait ce matin un écho de Paris Journal.
George DE CÉLl
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Julien Olivier (8 août 2026). Pressé d’antique 16 : Le revers de la médaille. L’Antiquité à la BnF. Consulté le 4 septembre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16no8