Que faire des « doubles » ? Les monnaies Pellerin et les échanges du Cabinet des Médailles après 1776

En septembre 1776, l’entrée du cabinet de Joseph Pellerin (1684-1782) dans les collections royales est annoncée comme un événement majeur pour le Cabinet des Médailles1.

La Gazette, 2 septembre 1776, p. 318 (BnF, PHS, 4-LC2-1).

La collection de Pellerin, célèbre dans toute l’Europe savante, apportait au roi de France un ensemble exceptionnel de monnaies grecques et romaines. Elle consacrait aussi la place de Pellerin parmi les grands érudits du XVIIIe siècle, dont les Recueils de médailles (1762-1778) avaient profondément marqué l’étude des monnaies antiques, en particulier grecques.

Mais une telle acquisition posait aussi une question très concrète au garde du Cabinet : que faire des monnaies que le roi possédait déjà ?

Le Cabinet du Roi conservait en effet une très importante collection de monnaies romaines : la série en or était particulièrement célèbre, tant par le nombre des exemplaires que par sa complétude. Durant l’époque moderne une monnaie ayant le même type est considéré comme double, l’étude des différents coins n’est pas encore d’actualité. S’il n’est pas digne de demeurer dans une collection, le « double » n’est pas nécessairement un objet inutile. Il peut devenir une ressource. C’est précisément l’un des arguments avancés au moment de l’achat du cabinet Pellerin : les monnaies romaines en or qui feraient double avec celles déjà conservées pourraient fournir la matière de futurs échanges et permettre ainsi d’enrichir le Cabinet sans engager de nouveaux crédits. Cette pratique n’était pas nouvelle pour le Cabinet : les monnaies doubles de la collection de Félix Cary (acquise en 1755) servirent ainsi de monnaies d’échange en décembre 1758 avec le marchand Francesco Alfani (?-1798), intermédiaire du comte de Caylus à Rome2.

L’abbé Barthélemy, garde du Cabinet des Médailles, fut chargé d’identifier les nouvelles monnaies Pellerin. Il établit à cette fin un inventaire au titre révélateur : Médailles d’or des Empereurs. Doubles de Pellerin3. Ce document qui recense près de 700 monnaies, ne constitue pas seulement une liste : il fut annoté au fil des échanges, entre la fin du XVIIIe siècle et les premières décennies du XIXe siècle. Les annotations indiquent souvent la date de l’échange, le nom de l’interlocuteur et les monnaies obtenues en contrepartie. Cet inventaire transforme donc les « doubles » en une source précieuse pour l’histoire du Cabinet des Médailles, et permet d’étudier une pratique aujourd’hui révolue.

Première page de l’inventaire Médailles d’or des Empereurs. Doubles de Pellerin. BnF, MMA, Ms. 239.

Certes doubles, mais utiles !

« Double » d’un objet déjà multiple : un statut peu enviable4. Pourtant, dans le cas du cabinet Pellerin, ces monnaies jouent un rôle essentiel. Elles permettent au Cabinet des Médailles de transformer une acquisition très coûteuse en instrument durable d’enrichissement des fonds. Une monnaie double peut en effet avoir plusieurs fonctions. Elle peut servir à obtenir une monnaie absente des séries royales, et peut être échangée contre une autre plus rare. Elle peut aussi permettre d’entretenir des relations avec d’autres collectionneurs, érudits ou marchands.

Le premier intérêt de l’inventaire tient à ce qu’il documente une période difficile à suivre dans la vie du Cabinet. Le Registre I. Acquisitions, échanges et restitutions, ne permet de suivre les échanges de manière précise qu’à partir de 17955. L’inventaire des doubles Pellerin éclaire donc les décennies qui suivent immédiatement l’acquisition de 1776, au moment où le Cabinet cherche à tirer parti de cette nouvelle masse d’objets.

Une acquisition royale qui attire les collectionneurs européens

La célébrité de Pellerin ne s’arrête pas avec l’achat de sa collection par le roi. Au contraire, l’entrée du cabinet Pellerin dans les collections royales rend certaines de ses monnaies plus visibles et, dans une certaine mesure, plus accessibles, grâce à l’échange. Dès la fin de l’année 1776, la nouvelle de l’acquisition traverse les frontières du royaume. William Hunter (1718-1783), l’un des plus grands collectionneurs britanniques de monnaies antiques, propose ainsi un échange au Cabinet6. Il obtient, le jour de Noël, deux monnaies en or d’impératrices du IIIe siècle, Plautilla et Salonine, contre un “médaillon d’or” de Ptolémée IV Philopator, un mnaieion provenant probablement d’un trésor découvert en Égypte en 17747. Il est remarquable qu’Hunter fasse le choix de se séparer d’un objet si particulier au profit de deux monnaies romaines. La provenance Pellerin fut peut-être un argument décisif pour le collectionneur britannique.

Indication de l’échange avec William Hunter, Médailles d’or des Empereurs. Doubles de Pellerin. BnF, MMA, Ms. 239, fol. 54.
Mnaeion de Ptolémée IV, donné par W. Hunter en échange de monnaies d’or Pellerin. BnF, MMA, Fonds général 355

Cette impatience d’Hunter est d’autant plus intéressante que Pellerin lui-même ne semble pas avoir entretenu de relations particulièrement étroites avec le monde savant britannique. Haut administrateur de la Marine, proche de Maurepas, il avait fait carrière dans un univers où les rivalités franco-britanniques étaient constantes8. Pellerin accueille néanmoins en 1772 Louis Dutens (1730-1812), Français installé à Londres, venu lui montrer plusieurs monnaies de sa collection personnelle afin de préparer sa future publication9.

Les échanges entre 1776 et 1827 : une chronologie contrastée

Les doubles Pellerin remplissent leur fonction pendant près d’un demi-siècle. Entre 1776 et 1827, près de la moitié des « doubles Pellerin » ont été échangés : près de 370 monnaies se sont ainsi retrouvées dans des collections européennes. Le choix des collectionneurs s’est essentiellement porté sur les dynasties flavienne et antonine, et dans une moindre mesure sur les Julio-Claudiens et les Sévères. Autrement dit, les collectionneurs prolongent la tradition du goût pour les illustres et l’art de la Rome classique10. Étant donné que la majorité des échanges documentés se concentre entre 1776 et 1815, les collectionneurs en question avaient effet grandi dans cette tradition.

Au sein de cette chronologie (1776-1815), il est possible de distinguer plusieurs phases dans les échanges Pellerin. La première phase, entre 1776 et 1789, correspond surtout à des échanges avec de grands collectionneurs ou des érudits cherchant à compléter leurs séries. Ainsi William Hunter se retrouve au côté d’Esprit Marie Cousinéry (1747-1833), diplomate et numismate et de Pellerin lui-même ! En effet le vieux collectionneur propose au Cabinet le 2 avril 1777 des monnaies grecques des rois du Bosphore afin de retrouver quelques anciennes monnaies romaines des débuts de l’Empire11.

La période révolutionnaire et consulaire forme un moment plus complexe. Certains érudits, comme l’abbé Le Blond, ancien assistant de Pellerin, se constitue par exemple le 21 juin 1800 une série de portraits romains, de Jules César à Marc-Aurèle. Dans le même temps, la figure du marchand antiquaire devient de plus en plus visible, notamment avec le franco-britannique James Millingen (1774-1845). Entre 1796 et 1817 il se procure ainsi 60 monnaies d’or de la collection Pellerin.

La figure du collectionneur parisien de Saintot se détache de ces deux érudits non pas la quantité des monnaies échangées, mais par les choix auxquels il procède12. Il se concentre sur le monnayage de la fin de l’Empire romain et celui des débuts de l’Empire byzantin : des monnaies de Justinien II, Léon le Sage ou encore Constantin Porphyrogénète. Parmi les personnes intéressées par les doubles Pellerin figure la “citoyenne Sartory” – probablement la femme de lettres Joséphine von Wimpffen (1770-1823) – qui le 2e jour complémentaire de l’An VII (18 septembre 1799) entre en possession de quatre monnaies.

Les impératrices : des figures moins marginales qu’il n’y paraît

Une autre femme se détache des interlocuteurs du Cabinet :  « Mme Swinburne », probablement Martha Baker, épouse de l’homme de lettres et voyageur britannique Henry Swinburne (1743-1803). En 1782, elle se procure près de 40 monnaies Pellerin. L’intérêt de Swinburne pour les monnaies était ancien : ses ouvrages sont parsemés d’indications numismatiques. Il mentionne ainsi les monnaies de Nîmes, qu’il avait probablement pu admirer dans les collections de Séguier, rencontré en 177613. Le témoignage le plus important de son intérêt pour les monnaies se trouve dans l’ouvrage qu’il publia après son voyage en Italie, effectué entre 1776 et 178014. Dans cet ouvrage célébré et réédité dans toute l’Europe, Swinburne décrit aussi la nature et la vie contemporaine de la Sicile et du sud de l’Italie que les ruines antiques, et recense les principales collections de monnaies antiques. Il en achète directement auprès des habitants et mobilise mêmes ces objets comme instruments d’observation du passé et du présent :

« On trouve chez les Napolitaines presque toutes les manières d’arranger les cheveux, que l’on voit sur les médailles grecques et romaines »15.

Cet intérêt pour les portraits d’impératrices se retrouve dans le choix des monnaies Pellerin : le couple Swinburne repart du Cabinet avec une monnaie de Sabine, quatre de Faustine Major et Junior ainsi qu’une dernière de Lucille. L’activité de collectionneur de Swinburne demeure encore peu connue : outre ces achats d’opportunités, il entre en possession de la collection napolitaine du marquis Petroni en 177916.

Sesterce au portrait de l’impératrice Sabine, vers 132-138 ap. J.-C. BnF, MMA, IMP-1274

Voir l’antiquité en Sicile et posséder des monnaies antiques ne suffisaient encore pas : il fallait l’incarner. Les Swinburne commandent alors à Christopher Hewetson (1737-1798), portraitiste de la communauté britannique de Rome, leurs bustes en bronze17. Martha est représentée à l’antique, en toge, avec une coiffure particulièrement travaillée, qui renvoie directement aux coiffures des impératrices du Ier siècle18.

Christopher Hewtson (et Luigi Valadier), Martha Baker Swinburne, ca. 1778, bronze, 49,5cm, Art Institute Chicago, inv. 1963.259

Les échanges suscités par les doubles Pellerin ne disparaissent toutefois pas immédiatement avec les grands collectionneurs de la fin du XVIIIe siècle. Le registre témoigne au contraire de la permanence d’un important stock de monnaies encore conservées au Cabinet au début du XIXe siècle. En 1827, près de la moitié des doubles Pellerin sont encore disponibles : furent-ils intégrés dans les séries du Cabinet après que la collection royale eut subi d’importantes pertes lors du vol de 1831 ?

Ludovic JOUVET

Pour aller plus loin sur l’histoire des collections de la BnF

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Conférences en ligne

  1. La Gazette, 2 septembre 1776, p. 318. Le texte est repris à l’identique dans le Mercure Galant du 1er octobre. Cf. Thierry Sarmant, 1994, p.  136-139. []
  2. BnF, MMA, Ms. 143, Registre des acquisitions et échanges (1750-1777), p. 12. Les doubles Cary sont utilisés au moins jusqu’en 1767. Sur Alfani cf. Ginevra Odone, « Il faut pourtant le prévenir, que ce sont des marchands plutot que des savans’. Gli antiquari Francesco Alfani e Giacomo Bellotti attraverso le lettere del Conte di Caylus », ArtItalies, 24, 2018, p. 98-105. []
  3. BnF, MMA, Ms. 239 (ancien Gamma 23). []
  4. Walter Cupperi, « Les multiples : une définition du champ de recherche et un cas particulier, les ‘doubles’ », dans Perspective, vol. 2, 2019, p. 17-22. []
  5. BnF, MMA, Ms. 70. []
  6. BnF, MMA, Ms. 239 (ancien Gamma 23), fol. 54 et 60. []
  7. BnF, Fonds Général 355. Cf Julien Olivier, « Encore un trésor à la BnF ! L’or ptolémaïque de James Bruce (1774-1776) », Bulletin de la Société française de numismatique, 79-3, mars 2024, p. 115-124. []
  8. Linda Colley, Britons: Forging the Nation (1707-1837), 2nd éd., Yale, 2005 ; Edmond Dziembowski, La guerre de Sept Ans (1756-1763), Paris, 2015. []
  9. Lettre de Dutens à Joseph Khell du 1er août 1772, Correspondenz Fröhlich Khell, vol. II, 116r-117v, Kunsthistorisches Museum, Münzkabinett, Vienne. Cette correspondance est en cours d’édition dans le cadre du projet « Ordering the World in coins », dirigé par Bernhard Woytek (Université de Vienne). []
  10. Antoine Schnapper, Le géant, la licorne et la tulipe : les cabinets de curiosités en France au XVIIe siècle, Paris, 2012 (1re édition 1988), Thierry Sarmant, La République des médailles : numismates et collections à Paris du Grand Siècle au siècle des Lumières, Paris, 2003. []
  11. BnF, MMA, Ms. 239 (ancien Gamma 23) : Pellerin retrouve des monnaies de Jules César, Marc-Antoine (fol. 1), Antonia, Germanicus (fol. 6), Othon (fol. 9), Domitia et Nerva (fol. 22). []
  12. En échange de monnaies, Saintot avait par exemple donné en 1808 au Cabinet des monnaies issues du trésor d’Alise-Sainte-Reine découvert en 1804, cf. Jean Lafaurie, « Trésor de monnaies du VIe siècle découvert à Alise-Sainte-Reine en 1804 », Revue numismatique, 25, 1983, p. 101-138 ; Pierre Crinon, « Reims (Marne, France) : Corpus des monnaies mérovingiennes (Civitas, Pagus, Vicus sancti Remiddi, Ecclesia) », Revue belge de numismatique, vol. 149, 2003, p. 59-150. []
  13. Supplement to Mr. Swinburne’s Travels through Spain. Being a journey from Bayonne to Marseilles, Londres, 1787, p. 48-52. []
  14. Publié à Londres en 1783, il est traduit en français entre 1785 et 1786 sous le titre de Voyage de Henri Swinburne dans les Deux Siciles, en 1777, 1778, 1779 et 1780. L’auteur fournit par ailleurs le détail des monnaies en usage dans le Royaume des Deux-Siciles (p. xvii). []
  15. Swinburne 1785, p. 42. []
  16. Eloisa Dodero, Ancient Marbles in Naples in the Eighteenth Century, Leiden, 2019, p. 166. []
  17. Sur ce sculpteur voir Alison Yarrington, “Christopher Hewetson : sculpture, commerce, and sociability in Rome”, The English prize : the capture of the Westmorland, an episode of the Grand Tour, Yale, 2012, p. 106-114. []
  18. Un exemplaire du buste de Martha Baker est conservé à Chicago : Christopher Hewetson, Martha Baker Swinburne, ca. 1778, bronze, 49,5cm, Art Institute Chicago, inv. 1963.259. Le même sculpteur créa le monument funéraire pour la fille du couple (1768-1778), installé dans l’église Santa Catarina della Ruota (Rome). []
Ludovic Jouvet
Ludovic Jouvet
Historien

OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Ludovic Jouvet (23 mai 2026). Que faire des « doubles » ? Les monnaies Pellerin et les échanges du Cabinet des Médailles après 1776. L’Antiquité à la BnF. Consulté le 22 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/169lv


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