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Il y a 75 ans cette année, en 1951, Marguerite Yourcenar publiait finalement ses Mémoires d’Hadrien, le roman historique qu’elle avait entamé un quart de siècle plus tôt. L’ouvrage prend la forme d’une lettre qu’Hadrien, l’empereur romain philosophe et voyageur qui régna entre 117 et 138 après J.-C., adresse au crépuscule de sa vie à son petit-fils adoptif Marc Aurèle. Bien que fictif, ce récit est remarquablement documenté. Marguerite Yourcenar a travaillé en véritable historienne et a compilé tous types de documents dont les monnaies, source historique incontournable. Une monnaie jouait d’ailleurs le rôle-titre dans un précédent roman de l’auteure, Denier du rêve (1934). Rien d’étonnant donc à ce qu’elle se rapproche du Cabinet des médailles de la BnF, comme en témoigne une lettre inédite datée du 15 juin 1951, dans laquelle elle sollicite une visite auprès de Jean Babelon, le directeur de l’époque.
Nombre de personnalités du milieu culturel ou artistique sont venues consulter les collections du département des Monnaies, médailles et antiques (traditionnellement appelé Cabinet des médailles) pour y puiser l’inspiration. C’est par exemple le cas de Gustave Flaubert, qui y a vu de nombreuses monnaies dans le cadre de la préparation de son roman Salammbô1. Avec cette lettre, Marguerite Yourcenar se place dans les pas de Flaubert, à qui elle dédie d’ailleurs les Carnets de notes de « Mémoires d’Hadrien » qui accompagnent le roman depuis sa deuxième édition.
En dépit d’une renommée déjà bien établie, Marguerite Yourcenar ne déroge pas à la règle d’alors et appuie sa demande d’une lettre de recommandation de Jean Schlumberger, éditeur et écrivain apparenté au numismate Gustave Schlumberger qui légua sa collection au Cabinet des médailles en 1929. Dans son courrier, Marguerite Yourcenar s’excuse presque de se manifester si tardivement, invoquant son éloignement géographique. Elle vivait en effet aux États-Unis depuis le début de la Première Guerre mondiale et, à en croire l’en-tête de la lettre, écrit depuis un hôtel parisien.
Formulée quelques mois avant la parution de l’ouvrage, sa demande de visite tient plus de l’agrément que du travail. Elle souhaiterait « voir les originaux » après avoir étudié les monnaies d’Hadrien à travers des publications académiques, comme en témoignent les références bibliographiques très pointues citées dans ses notes. Des légendes monétaires d’Hadrien – qui ne sont pas parmi les plus courantes – ont d’ailleurs servi d’inspiration aux titres de certains chapitres du roman : Tellus stabilita, Saeculum aureum ou encore Disciplina augusta.

Il semblerait que Marguerite Yourcenar n’ait finalement pas eu la possibilité de voir ces monnaies au Cabinet des médailles. En effet, le registre des visiteurs du département ne garde pas trace de sa visite. Mais elle aura fini par toucher du doigt l’or d’Hadrien puisque, en lieu et place de la traditionnelle épée remise aux académiciens lors de leur intronisation, l’iconoclaste Marguerite Yourcenar, première femme admise au sein des « immortels » en 1980, recevra une authentique monnaie d’or d’Hadrien montée en pendentif2. Cet aureus, du même type qu’un exemplaire conservé à la BnF, montre, à l’avers, la tête laurée de l’empereur et, au revers, la Louve capitoline allaitant Romulus et Rémus. Le choix de cette iconographie – si toutefois choix il y a eu – est judicieux puisque Marguerite Yourcenar évoque justement dans le roman ces « jumeaux romains » dormant « gorgés du lait de la Louve », symbole de la fondation de Rome.

Pour aller plus loin :
- M. Yourcenar, Mémoires d’Hadrien, Paris : Plon, 1951 (texte suivi de Carnets de notes de « Mémoires d’Hadrien » depuis la 2e édition en 1958).
- M. Yourcenar, Denier du rêve, Paris : Grasset, 1934.
- Marguerite Yourcenar et l’empereur Hadrien : une réécriture de l’Antiquité, catalogue d’exposition, Forum antique de Bavay, 4 février-30 août 2016, Gand : Snoeck, 2015.
- F. Codine, J. Olivier (26 juin 2017), « Flaubert, Salammbô et le Cabinet des médailles », dans L’Antiquité à la BnF. Consulté le 12 mai 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/b8ju
- Marguerite Yourcenar et l’Antiquité. Bibliographie sélective, BnF, mars 2017.
- Voir Florence Codine et Julien Olivier (26 juin 2017). Flaubert, Salammbô et le Cabinet des médailles. L’Antiquité à la BnF. Consulté le 19 mai 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/b8ju [↩]
- Cette monnaie a été donnée par Marguerite Yourcenar à son ami égyptologue Jean-Pierre Corteggiani, voir le catalogue de l’exposition qui s’est tenue en 2016 au Forum antique de Bavay, Marguerite Yourcenar et l’empereur Hadrien : une réécriture de l’Antiquité , p. 106 [↩]
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Vincent Drost (1 juillet 2026). Marguerite Yourcenar et Hadrien à la BnF : un rendez-vous manqué ? L’Antiquité à la BnF. Consulté le 10 août 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16hr9