La Bibliothèque nationale de France conserve un nombre conséquent de portraits, tant littéraires qu’iconographiques, d’une femme impériale romaine aujourd’hui quelque peu tombée dans l’oubli : Julia Mammaea1. Parmi les causes de cette désaffection à son égard figure sans doute le fait qu’elle était la mère de l’« excellent » mais « timoré » empereur Sévère Alexandre2, qui régna de 222 à 235, et dont l’assassinat coïncida avec l’ouverture d’une période troublée pour l’Empire, dans le sens où les empereurs qui lui succédèrent demeurèrent fort peu de temps en place. En outre, Mammaea était perçue par certains auteurs anciens comme exemplaire du point de vue de ses mœurs, au contraire d’autres femmes à la mauvaise réputation, telles Messaline, Agrippine ou Faustine la Jeune. Ce qui ne signifie pas que Mammaea3 ait été à l’abri de certains défauts : selon les dires des mêmes auteurs qui critiquent le caractère timoré de l’empereur, elle aurait exercé une influence non négligeable sur ce dernier, jusqu’à leur assassinat conjoint en 235, et ne souffrit aucun rival dans l’exercice du pouvoir. Par ailleurs, son avarice et ses mauvais conseils lui auraient aliéné l’appui de l’armée qui conspira la perte de la mère et du fils au profit de Maximin le Thrace. C’est en partie en raison de ces défauts supposés que Mammaea connut une certaine postérité au lendemain de sa mort. Après tout, n’était-elle pas sortie de l’ombre à laquelle son état de femme la condamnait ?
Sa mémoire ne tomba, cependant, jamais dans l’oubli. Nous en voulons pour preuves les nombreuses mentions de son nom et de ses actes dans les collections de la Bibliothèque nationale de France. L’analyse de quelques documents s’échelonnant entre la première moitié du IIIe siècle et le règne de Louis XV le démontrera.
Mammaea dans le monnayage provincial : échos du discours impérial
Le département des Monnaies, médailles et antiques de la BnF conserve plus de 300 monnaies à son effigie, principalement en bronze et en billon4. Le site du projet Roman Provincial Coinage recense quant à lui pas moins de 812 types monétaires répartis dans l’Orient romain [fig. 1]. Néanmoins, ce chiffre reste peu élevé vis-à-vis d’autres femmes impériales telles Livie, la première impératrice ou encore Julia Domna, la propre tante de Mammaea.

Ces émissions, frappées à l’initiative des autorités locales — le plus souvent civiques — ont largement diffusé, à l’échelle régionale, l’image de cette femme impériale, en s’inspirant des modèles officiels, notamment ceux véhiculés par le monnayage impérial produit à Rome, où 113 types sont répertoriés5. La représentation de Julia Mammaea sur les monnayages impérial et provincial se situe par conséquent dans une longue tradition. En outre, la dynastie des Sévères, dont elle fait partie, a largement mis en valeur chaque membre de la famille impériale.
Les principaux éléments du discours étaient le nom et la titulature inscrits, les éventuels symboles honorifiques, les divinités ou notions auxquelles Mammaea fut associée. L’analyse que nous mènerons sur le portrait de cette femme dans le monnayage sera mise en rapport avec celui élaboré par deux de ses contemporains, Cassius Dion et Hérodien, puis avec celui ébauché par un auteur anonyme plus tardif, qui rédigea une série de biographies impériales à la fin du IVe siècle, l’Histoire Auguste. Nous avons fait le choix de présenter, au sein du corpus numismatique, trois monnaies qui nous permettront de comparer le discours impérial et le discours des auteurs anciens au sujet de Mammaea, perçue comme une mère (trop) influente par les deux contemporains mentionnés plus tôt.

Le premier exemple est celui d’une monnaie en bronze émise par la ville de Nicée, dans la province de Bithynie, sous le règne de Sévère Alexandre6 [fig. 2]. Le choix de cet atelier monétaire n’est pas innocent : Nicée était la ville dont était originaire le célèbre auteur de langue grecque Cassius Dion, qui avait écrit une monumentale Histoire romaine en quatre-vingt livres, sur laquelle nous reviendrons ultérieurement. Par ailleurs, cet homme fut un proche de Mammaea et de l’empereur7. C’est pourquoi nous avons souhaité comparer les quelques lignes esquissant le portrait de la mère impériale avec celui frappé sur la pièce de monnaie sélectionnée : sur cette dernière, Mammaea est représentée avec la coiffe caractéristique arborée par les femmes de la dynastie sévérienne et son visage est entouré par son nom et sa titulature, en grec (ΙΟΥΛΙΑ ΜΑΜΑΙΑ ΑΥΓ). Elle est donc désignée par son nomen, « Julia », son cognomen ou « surnom », « Mamaia » en grec, et son titre, Augusta. C’est ce dernier élément qui retiendra notre attention. Créé pour la première impératrice, Livie, le titre d’Augusta fut d’abord parcimonieusement concédé aux femmes impériales. Puis, dès la fin du Ier siècle, la plupart d’entre elles en furent gratifiées. Cassius Dion affirme que Mammaea reçut ce titre par la volonté de son fils et dès son avènement8. Les magistrats de Nicée ont par conséquent fidèlement relayé le discours impérial en mentionnant ce titre prestigieux. En outre, le nomen de la mère impériale est lui aussi inscrit, conformément à l’usage, certes. Julia Mammaea était donc située dans la lignée de la première impératrice sévérienne, sa propre tante, Julia Domna Augusta9. Concluons l’analyse de cette première monnaie : aucun élément dans la représentation et la titulature de la mère impériale ne suggère un dépassement de sa condition. Bien au contraire, ce portrait est fidèle aux conventions établies dans le cas des femmes impériales, y compris les mères d’empereur. La perception de l’autorité émettrice diffère de celle de Cassius Dion/Xiphilin qui souligne la promptitude avec laquelle Sévère Alexandre accorda le titre d’Augusta à sa mère.

La deuxième monnaie sélectionnée nous permet d’insister sur la célébration de Mammaea en tant que mère de l’empereur : elle fut émise à Alexandrie en 234 ou 235, c’est-à-dire fort peu de temps avant son trépas [Fig. 3]. Arborant un diadème, son portrait est entouré par son nom et une titulature plus étendue que dans la monnaie nicéenne (ΙΟΥ ΜΑΜΑΙΑ ΣΕΒ ΜΗΤΕ ΣΒ Κ ΣΤΡΑ). En effet, elle est identifiée comme « mère d’Auguste »10 et « mère des Camps ». Ce dernier titre avait jadis été créé par Marc Aurèle afin d’honorer son épouse Faustine qui l’accompagnait avec leurs enfants au cours de ses innombrables déplacements dans l’Empire. Nous ne pouvons dire à quelle date Mammaea reçut le titre de « Mère des camps », mais il était voué à souligner, d’une part, son lien maternel avec l’armée, d’autre part, son statut de Mère, sur lequel elle s’appuya probablement pour conforter son influence pendant tant d’années. Car, à l’inverse d’une Livie, d’une Agrippine ou d’une Julia Domna, elle ne fut jamais mariée à un empereur et devint la première des femmes impériales après le décès de sa propre mère, Julia Maesa, instigatrice de l’avènement de Sévère Alexandre11. Le discours émanant du pouvoir impérial célébra volontairement Mammaea comme la Mère par excellence, ce que la titulature de cette monnaie illustre, de même que le motif de la Louve allaitant Romulus et Rémus au revers12. Cette divine association (n’oublions pas que la louve est l’animal tutélaire du dieu Mars, le divin géniteur des jumeaux) souligne par conséquent les qualités de Mammaea en tant que mère protectrice et attentionnée, non seulement à l’égard de l’empereur, mais aussi de son armée.
La troisième monnaie choisie fut émise à Marcianopolis, dans la province de Mésie [fig. 4]. Elle est fort intéressante puisque l’empereur et sa mère sont représentés visages affrontés. Précisons que la représentation d’un couple sur le monnayage fut d’abord une tradition républicaine, ce qui excluait, bien entendu, les femmes puisqu’elles n’exerçaient aucune autorité politique. Dès ce moment, le message diffusé était celui d’un pouvoir équivalent entre les deux personnages concernés. Sous l’Empire, certaines femmes impériales furent représentées aux côtés de l’empereur ou d’un autre membre de la domus Augusta, mais leur subordination était clairement exprimée par la position de leur portrait (derrière celui de l’homme concerné) ou par sa taille (plus petite). Il faut néanmoins évoquer les exceptions notables des « couples » mère-fils Agrippine et Néron puis Julia Domna et Caracalla, deux mères impériales réputées pour leur influence non négligeable dans les affaires de l’Empire. En ce qui concerne Mammaea, Hérodien loue dans son œuvre son rôle d’éducatrice mais critique son influence sur l’empereur dès le moment où il prit les rênes du pouvoir13. À l’en croire, sa personnalité écrasante aurait relégué dans l’ombre celle de son fils. La monnaie en question est un témoin indiscutable de l’importance de cette mère impériale : son buste a les mêmes dimensions que celui de son fils, tandis que le diadème et le manteau qu’elle porte font écho à la couronne et au manteau militaire (le paludamentum) de Sévère Alexandre. Néanmoins, il faut garder à l’esprit que Mammaea arbore des attributs traditionnellement réservés aux membres féminins de la famille impériale, ce qui signifie qu’ils ne traduisent aucunement une quelconque autorité, monopole de l’empereur. D’ailleurs, si son nom a été inscrit à l’avers de la monnaie, à la suite de celui de son fils, il ne représente qu’une séquence de deux mots (ΙΟΥΛΙΑ ΜΑΜΑΙΑ) face à la titulature de Sévère Alexandre (ΑΥΤ Κ Μ ΑΥΡ ϹΕΥΗ ΑΛΕΖΑΝΔΡΟϹ). Enfin, le titre d’Augusta n’est pas même mentionné, ce qui est très rare mais résulte peut-être d’un manque de place. Quoi qu’il en soit, la cité a souhaité honorer l’empereur et sa mère et délivre par conséquent un discours traditionnel en ce qui concerne chacun d’eux. La représentation de leurs bustes affrontés est quant à elle directement inspirée, nous l’avons dit, des monnaies à l’effigie de Julia Domna et de son fils Caracalla. L’atelier provincial se conforme, d’une part, à une tradition bien établie au sein de la famille impériale ; d’autre part, il insiste sur l’importance de Mammaea, première femme de la Cour dont l’influence ne semble pas avoir été battue en brèche par l’impératrice, Sallustia Orbiana.

Ainsi donc, l’analyse de ces trois monnaies atteste l’importance de Julia Mammaea sous le règne de son fils et le relais du discours impérial par les magistrats des cités de l’Empire : elle apparaît notamment sous les traits d’une mère bienveillante, dans la lignée de sa tante Julia Domna. Rien ne permet d’étayer les propos d’Hérodien quant à son attitude dominatrice, ce qui ne signifie certes pas qu’elle vécut dans l’ombre de son fils. Empereur et magistrats provinciaux avaient à cœur de louer une mère exemplaire, non une femme avide de commander : notons à ce propos que les monnaies à l’effigie de Sévère Alexandre atteignent un chiffre bien plus élevé que celui des représentations numismatiques de sa mère. L’examen volontairement restreint de trois monnaies parmi l’immense corpus conservé au département des Monnaies, médailles et antiques, révèle l’existence de plusieurs discours au sujet de la mère de l’empereur, de son vivant : l’un, favorable, d’après le monnayage ; l’autre, plus ou moins hostile dans les œuvres de Cassius Dion et d’Hérodien.
Réception du portrait de Mammaea dans les manuscrits médiévaux
Comme nous l’indiquions en préambule, la mémoire de Julia Mammaea ne sombra pas dans l’oubli, malgré sa fin funeste : un siècle plus tard, l’auteur Aurelius Victor célébra les mérites de Sévère Alexandre, dont sa piété envers sa mère. L’auteur anonyme de l’Histoire Auguste renchérit en attribuant les défauts de Mammaea aux médisances de Maximin le Thrace. Mais, ce qui est pour le moins inattendu est l’attribution, par Eusèbe de Césarée, de convictions chrétiennes à cette femme ! Cette particularité allait sans aucun doute participer à l’entretien de sa mémoire, alors que sa tante, pourtant épouse et mère d’empereurs, suscita bien moins l’intérêt des érudits, sans doute parce que son fils Caracalla avait laissé un mauvais souvenir.
Si nous n’avons pas identifié d’enluminures représentant Mammaea, nombreuses sont celles de Sévère Alexandre incarnant un souverain modèle et non un dirigeant sous la coupe de sa mère. Les auteurs des XIVe et XVe siècles soulignent toutefois immanquablement le lien de parenté les unissant.

Ainsi, dans la Chronologia magna rédigée par Paulin de Venise en 1328 ou 1329, l’auteur a consacré un paragraphe à Sévère Alexandre. Le nom de sa mère, « Mamea », est souligné d’un trait rouge, à l’instar des autres noms propres égrenant le texte [fig. 5].

Autre exemple plus intéressant encore dans le Speculum historiale, œuvre encyclopédique de Vincent de Beauvais, traduite du latin au français par Jean de Vignay, où un long passage raconte le règne de Sévère Alexandre [fig. 6]. Ce dernier est appelé « Alixandre Mammée ». Or, cette désignation est sans nul doute empruntée au texte de Cassius Dion : « quand Faux‑Antonin [Élagabal] eut été supprimé, Alexandre, fils de Mamaea [Ἀλέξανδρος ὁ Μαμαίας] son cousin […] hérita du pouvoir impérial »14. Comme nous le voyons avec la section entre crochets, Cassius Dion a omis dans le texte grec le mot « mère » et privilégié par conséquent la filiation maternelle au détriment de la filiation paternelle, ce qui ne correspondait guère aux usages grec et romain. C’est comme si l’empereur portait le nom de Mammaea. Cette présentation est loin d’être innocente : Cassius Dion critiquait à sa manière l’emprise de Mammaea sur son fils. À la fin du IVe siècle, l’auteur anonyme de l’Histoire Auguste reprit cet usage onomastique, qui soulignait la relation étroite entre l’empereur et sa mère15. Vincent de Beauvais a par conséquent suivi un usage bien établi dans la littérature gréco-latine puis médiévale et l’a perpétué fidèlement puisqu’il ne rajoute pas le mot « fils », contrairement aux traductions modernes. Néanmoins, cela ne signifie pas qu’il critiquait l’influence de Mammaea, qui n’apparaît jamais dans les enluminures.

Puisque l’onomastique si caractéristique de Sévère Alexandre a traversé les âges, fait-on le même constat pour la réputation de sa mère ? Examinons un passage des Vite degli imperatori romani, rédigé en italien par un auteur anonyme en 1431-1432 [fig. 7] : l’empereur est une fois de plus appelé « Alexandro Aurelio Mameo ». L’on note que le cognomen de sa mère a une terminaison masculine pour le qualifier. « Mamea » est quant à elle très vite qualifiée de « femme sainte et religieuse » (« questa dona fu sancta e religiosa femina »), notamment parce qu’elle fit venir le prêtre Origène auprès d’elle pour recevoir son enseignement. Toutefois, malgré ces excellentes dispositions, l’auteur cite un peu plus loin sa réputation de femme cupide. Les traits les moins avenants du personnage avaient par conséquent eux aussi franchi les âges…
Ces trois manuscrits indiquent la connaissance par leurs rédacteurs des œuvres de l’Antiquité mentionnant Mammaea. Ils insistent également sur sa proximité avec le prêtre Origène. Néanmoins, elle n’est évoquée « qu’en passant ». L’époque moderne induit un changement par l’écriture d’œuvres consacrées à sa seule personne, parmi d’autres femmes célèbres.
Le portrait de Julia Mammaea au miroir de celui des régentes de France
La figure de Mammaea allait connaître une nouvelle fortune à partir du XVIe siècle, époque où elle fut associée à des régentes du royaume de France. Cette relation fut notamment facilitée par l’écriture d’œuvres consacrées aux femmes illustres à partir du De mulieribus claris de Boccace (1361 à 1375).

Bien que cet auteur n’y ait pas mentionné Mammaea, son personnage fut choisi par un certain Jacopo Filippo Foresti pour figurer dans le De plurimis claris selectisque mulieribus, agrémenté en outre d’un portrait, certes imaginaire, mais destiné à inspirer les lectrices de l’auteur [fig. 8]. Quelques années plus tard, Antoine Dufour, le confesseur de la reine de France Anne de Bretagne, s’inspire de l’œuvre de Foresti pour écrire ses Vies des femmes célèbres (1504)16. L’auteur établit une comparaison entre la Romaine et la reine, suivi en cela par le peintre Jean Pichore.
La figure de Mammaea allait entretenir une relation encore plus étroite avec plusieurs régentes du même royaume, toutes mères de rois. La première d’entre elles est Louise de Savoie, la mère bien-aimée de François Ier, qui élabora un savant discours afin de justifier et consolider son rôle à la tête du royaume17. Un certain Jean Du Pré y concourut, notamment pour exprimer sa plus vive gratitude à l’égard de celle qui avait payé le montant de sa rançon après le désastre de Pavie (1525).

Dans le dernier chapitre de son Palais des nobles Dames, dédié aux femmes de paix, l’auteur évoque la mère de Sévère Alexandre [fig. 9] avant de rendre hommage à l’œuvre de pacificatrice de Louise de Savoie. Du Pré identifie par conséquent Mammaea comme une régente de l’Empire romain et l’avarice qui lui était reprochée depuis l’Antiquité est interprétée comme une preuve de sa prudence dans l’administration des affaires. En réalité, elle ne porta jamais le titre de régente mais peut-être intervint-elle, de manière discrète, dans le choix du conseil de l’empereur. Il est possible que les calomnies des détracteurs de Mammaea, relayées dans l’œuvre d’Hérodien, aient été à l’origine de cette déformation de son rôle, qui en disait plus long sur la faiblesse supposée de l’empereur. Quoi qu’il en soit, c’est au nom de sa permanence aux côtés de ce dernier que Jean Du Pré la dépeint comme une régente exemplaire, et la cite juste avant Louise de Savoie, sa contemporaine. Elles sont incluses dans une même galerie.
Passons maintenant à la dernière régente du royaume de France : Anne d’Autriche. Lorsqu’elle obtint le pouvoir au nom de son jeune fils, Louis XIV, en 1643, Mammaea faisait alors partie d’un catalogue de mères impériales et royales illustres, glorieuses « ancêtres » des femmes de pouvoir dans le royaume Très-Chrétien. À l’inverse de ses devancières, Anne était fille, sœur, épouse et mère de rois. Toutefois, cette illustre reine n’avait guère pu influencer l’ombrageux Louis XIII et faire montre de ses capacités politiques ; en 1643, les regards des cours française et étrangères étaient tournés vers elle. Malgré l’appui de son premier ministre, Mazarin, Anne d’Autriche prit la mesure des difficultés qu’elle aurait à surmonter. De nouveau, la figure de l’exemplaire Mammaea fut convoquée pour légitimer les aspirations de la régente. En 1644, le cardinal Mazarin commanda pour le jeune roi un jeu de cartes (le Jeu des Reynes renommées), divisé en plusieurs catégories.

« Mammée » fut choisie pour figurer dans celle des « sages » [fig. 10]. Revêtue d’un long manteau dissimulant son corps, elle est identifiée comme mère d’empereur et éducatrice consciencieuse, qualités qui pouvaient également être appliquées à la mère du jeune roi, justement présente dans le Jeu [fig. 11].

À l’instar de Mammaea, la régente est qualifiée de « sage ». Mère bienveillante du jeune roi, elle était la seule à pouvoir lui conserver le royaume.
Deux ans plus tard, un auteur anonyme rédigea une œuvre connue sous le titre des Eloges des XII dames illustres grecques, romaines et françoises dépeintes dans l’alcove de la reine. Mammaea fut une fois de plus choisie afin d’orner l’alcôve de l’appartement que la régente s’était fait aménager au Palais-Royal [fig. 12].

Selon Catherine Pascal, il est aujourd’hui impossible de savoir si le portrait de Mammaea fut en définitive exposé dans cet appartement et nous n’avons pour l’heure nulle trace d’une esquisse ou d’un croquis18. La description qui en a été conservée met l’accent sur l’image d’une « impératrice » pieuse. Or, Anne d’Autriche était elle aussi célébrée pour sa piété exemplaire.
Cet éloge vibrant à l’égard de Julia Mammaea nous laisserait penser que sa mauvaise réputation était tombée dans l’oubli. Toutefois, un certain nombre de documents révèlent qu’elle demeurait présente dans les esprits… notamment dans ceux des détracteurs du pouvoir féminin. Ce qui signifie que les défauts supposés de Mammaea avaient été volontairement occultés dans les discours en faveur des régentes. En premier lieu, il était impossible de les ignorer puisque l’œuvre d’Hérodien faisait toujours l’objet de nouvelles éditions. Nous ne prendrons qu’un seul exemple, celui d’une traduction du grec au français réalisée en 1554 par Jacques de Vintemille. Des titres égrènent l’œuvre, indiquant ainsi les principaux sujets traités. Parmi eux, l’« avarice de Mamée » [fig. 13].

En second lieu, certains ouvrages contemporains des régences féminines n’épargnaient guère ce personnage, même si son rôle d’éducatrice était immanquablement souligné. Ainsi, Jean Tristan de Saint-Amand lui consacra quelques pages dans ses Commentaires historiques, en 1644.

Après avoir loué « son industrie, & courage viril & resolu, sa prudence & son esprit » puis ses liens avec Origène, l’auteur fustige son avarice et la faiblesse de Sévère Alexandre à son égard : « […] il en souffrit tellement par une bonté naturelle, mais trop respectueuse pour un Empereur, qu’il la laissa souvent agir trop souverainement sous son autorité » [fig. 14]. Notons que Mammaea n’était guère évoquée dans le premier ouvrage que Tristan de Saint-Amant avait écrit en 1635, pour la simple raison qu’il s’était arrêté au règne de Pertinax. Lorsqu’il augmenta son œuvre sous la régence d’Anne d’Autriche en incluant notamment les vies des influentes mères impériales sévériennes, souhaita-t-il attirer l’attention de la famille royale sur le danger représenté par des mères trop exclusives ? Après tout, Louis XIII lui-même avait entretenu des rapports difficiles avec sa propre mère, la régente Marie de Médicis, décrite comme une femme abusive19. La prise de pouvoir du jeune roi n’avait pu s’opérer qu’au prix d’un assassinat (celui du premier ministre, Concino Concini) et de la mise à l’écart de la régente. Ainsi, plusieurs images de Mammaea s’affrontaient en cette année 1644 : d’un côté la bonne et sage éducatrice ; de l’autre, la mère influente et abusive responsable de la fragilisation du pouvoir de son fils.

À la mort de Louis XIV, en 1715, la régence revint au neveu du défunt, le duc d’Orléans, mettant fin au « monopole » des mères royales. Quelques années après paraissait une œuvre dont le titre proclamait l’hostilité de son auteur, Jacques Roergas de Serviez, à l’influence des femmes, Les Femmes des douze Césars, contenant la Vie et les Intrigues secrètes des Impératrices & Femmes des premiers Empereurs Romains, Où l’on voit les traits les plus interessants de l’Histoire Romaine)). Puis, en 1723, l’auteur augmenta son édition en ajoutant les vies des femmes impériales jusqu’à la « prise de Constantinople », en raison du succès qu’avait rencontré son premier ouvrage. N’ayant jamais été impératrice, Mammaea est uniquement évoquée dans la vie de sa belle-fille, Sallustia Orbiana. Roergas de Serviez ne cache pas les mérites du personnage. Mais bien vite, il attire l’attention de son public sur ses défauts, au point qu’il l’accuse d’avoir été « possédée du désir de commander » [fig. 15]. Le portrait de Mammaea est, par conséquent, extrêmement négatif sous sa plume.
Ce voyage dans les collections de la BnF a révélé l’entretien du souvenir de Julia Mammaea par-delà l’Antiquité et dans des cercles proches du pouvoir royal, principalement en France. Son image est plurielle : sage éducatrice, mère influente, avare et dominatrice. Cette variété de traits est en partie le résultat des discours dans lesquels sa figure prit place : celui émanant de l’empereur et des cités provinciales, dans le cas des monnaies ; celui des érudits pour les manuscrits ; celui des thuriféraires et des contempteurs des régentes de France pour les imprimés et la carte à jouer. Nous le voyons, la réception de cette figure féminine est une vaste histoire qui mériterait d’être davantage éclaircie, à l’instar de celle des autres femmes impériales romaines, ceci afin de préciser de manière satisfaisante les contours de chaque discours.
À partir du XVIIIe siècle, Mammaea rejoint une autre galerie que celle des femmes célèbres ou royales ; elle fait désormais partie d’ouvrages consacrés exclusivement aux femmes impériales romaines ou à la dynastie des Sévères20. Avec tous les vices que la postérité accumule depuis l’époque impériale…
Bibliographie
Berlaire Gues, E., « Iulia Mammaea : un modèle maternel pour les régentes du royaume de France », dans De Collasson C. (éd.), Maternités, archéologie de la figure maternelle, Éditions 303, 2026, p. 70-73.
Berlaire Gues, E., « Usages et mésusages du portrait de Julia Mammaea : mère abusive ou modèle maternel ? », Dialogues d’histoire ancienne, 2026 (à paraître).
David-Chapy A. (2023), Louise de Savoie, régente et mère du roi, Paris.
Eichel-Lojkine P. (2023), « Sur le Jeu des reines renommées de Jean Desmarets et Stefano Della Bella (1644) », communication présentée lors du colloque Portraits d’hommes et de femmes illustres de l’Antiquité au XVIIe siècle, Sorbonne, 12 octobre 2023.
Forni, P., Les impératrices romaines : opprimées, rebelles, émancipées, 27 avant J.-C.-235 après J.-C., Ellipses, Paris, 2024.
Johnson G. A. (1999), « Marie de Médicis : mariée, mère, méduse », dans É. Viennot, K. Wilson-Chevalier (dir.), Royaume de Fémynie. Pouvoirs, contraintes, espaces de liberté des femmes, de la Renaissance à la Fronde, Paris, p. 103-120.
Vergnes, Sophie, Les Frondeuses : une révolte au féminin, 1643-1661, Champ Vallon, Seyssel, 2013.
Pour en savoir plus
Berlaire Gues, E., « L’impératrice Messaline dans les collections de la BnF : les métamorphoses d’une femme de pouvoir ». L’Antiquité à la BnF, mis en ligne le 29 août 2022. Disponible en ligne sur https://doi.org/10.58079/b8r5.
Antiquité BnF, « Conférence 23 janvier 18h30 : Agrippine, mère de Néron : une femme à la tête de l’empire romain», L’Antiquité à la BnF. mis en ligne le 16 janvier 2019. Disponible en ligne sur https://doi.org/10.58079/b8ma.
- Nous tenons à remercier les correcteurs et correctrices, notamment Julien Olivier, qui a consacré une grande attention à la relecture du billet. [↩]
- D’après Hérodien, Histoire des empereurs romains, de Marc Aurèle à Gordien III (livre VI), Julien, Césars (X) et Zosime, Histoire nouvelle (I, 12, 2). [↩]
- Dans les textes, le personnage est appelé « Mammaea » ou « Mamaea ». « Julia » correspond à son nomen ou nom de famille mais, conformément à l’usage romain, il n’est guère usité par les auteurs anciens [↩]
- Un alliage mêlant de l’argent et de grandes quantité de cuivre. [↩]
- Voir le portail Online Coins of the Roman Empire. [↩]
- Il est bien souvent difficile d’établir une date exacte quant à l’émission de ces monnaies. [↩]
- En 229, Cassius Dion exerça le consulat aux côtés de Sévère Alexandre. Malheureusement, la partie de l’œuvre consacrée au récit de son règne est fragmentaire. [↩]
- Cassius Dion, Histoire romaine, LXXX, 1, 1, 1 : « il proclama aussitôt Mamaea, sa propre mère, Augusta ». Traduction d’Éric Foulon, Les Belles Lettres, Paris, 2020. Ce passage est tiré de l’Epitome de l’œuvre de Cassius Dion, rédigé par l’abréviateur byzantin Jean Xiphilin à la fin du XIe siècle. [↩]
- Elle était l’épouse de Septime Sévère et la mère de ses successeurs, Caracalla et Géta. [↩]
- « Auguste » est l’un des titres de Sévère Alexandre. [↩]
- Julia Maesa, sœur de l’impératrice Julia Domna, avait eu deux filles, Julia Soaemias et Julia Mammaea. Elle mourut quelques années après l’avènement de son petit-fils. [↩]
- Cette autre mère illustre de l’histoire romaine fut honorée par le premier empereur, Auguste, qui se targuait d’être le descendant du fondateur de l’Vrbs. [↩]
- Hérodien, Histoire des empereurs romains de Marc Aurèle à Gordien III, VI, 1, 10 : « ces événements se produisaient contre la volonté d’Alexandre, mais il était obligé de les accepter, car sa mère avait sur lui un empire extraordinaire et il accomplissait tous les ordres qu’elle lui donnait. C’est le seul reproche qu’on pourrait lui adresser : l’indulgence excessive et le trop grand respect qu’il avait pour sa mère faisaient qu’il avait beau la désapprouver, il lui obéissait ». Traduction de Denis Roques, Les Belles Lettres, Paris, 1990. [↩]
- Cassius Dion, Histoire romaine, LXXX, 1, 1, 1 – traduction d’Éric Foulon, Les Belles Lettres, Paris, 2020. [↩]
- Histoire Auguste, Vie d’Alexandre Sévère, V, 2 : « la preuve en est que cet Alexandre, fils de Mammaea [Mammaeae Alexander] a son anniversaire le même jour que celui de la mort d’Alexandre le Grand » – traduction de Cécile Bertrand-Dagenbach, Les Belles Lettres, Paris, 2014. [↩]
- Cassagnes-Brouquet Sophie, Un manuscrit d’Anne de Bretagne. Les Vies des femmes célèbres d’Antoine Dufour, Ouest‑France, Rennes, 2007, p. 197. Le manuscrit, enluminé par Jean Pichore, est conservé au Musée Dobrée, à Nantes, sous la cote Ms 17, et offre aux regards une splendide enluminure représentant « Mammée recevant l’enseignement du prêtre Origène » (folio 61r). [↩]
- David-Chapy Aubrée, Louise de Savoie : régente et mère du roi, Passés composés, 2023, p. 117-170. [↩]
- Pascal Catherine, « Représenter la régence ? Image(s) de reine(s) dans les Eloges des XII dames illustres grecques, romaines et françoises dépeintes dans l’alcove de la reine (1646) », dans S. Steinberg, J. -Cl. Arnould (dir.), Les femmes et l’écriture de l’histoire : 1400‑1800, Mont-Saint-Aignan, 2008, p. 89-102. [↩]
- Son gouvernement laissa cependant un bon souvenir à ses contemporains puis à ceux du cardinal Richelieu, qui firent montre d’une haine viscérale à l’égard de ce dernier. La figure de cette reine a fait l’objet d’une « réhabilitation » depuis quelques années. [↩]
- À ce titre, Roergas de Serviez se montre très précis en rappelant qu’elle ne fut jamais l’épouse d’un empereur. Il est donc erroné de parler aujourd’hui encore d’« impératrices syriennes » puisque seule Julia Domna est concernée par ce statut. [↩]
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Estelle Berlaire Gues (11 août 2026). Julia Mammaea, mère de Sévère Alexandre, dans les collections de la Bibliothèque nationale de France. L’Antiquité à la BnF. Consulté le 4 septembre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16nto